31 Aout 2014, 9h44

J’émerge péniblement d’un sommeil sombre, sans rêve.  Comme si le rideau d’un théâtre d’un coup s’était levé. J’ai la bouche pâteuse, mal au crâne, mon estomac est en vrac. Une nouvelle gueule de bois. Je me retourne pour constater sans surprise que je suis seul dans mon grand lit. 

Hauts le cœur…. Je cours jusqu’à la cuvette dans laquelle j’enfonce la tête …Evacuation des excès de la veille.

Je me redresse et aperçoit mon reflet livide dans l’armoire pharmacie pendue au-dessus de la toilette. J’ai pris cinq ans depuis hier midi. Cernes noires, poches sous les yeux, barbe hirsute, rides profondément creusées …

Brossage de dents au bicarbonate de soude, douche, nouveau passage sur la cuvette, second  brossage de dents. Mes deux nouveaux meilleurs amis m’aideront à passer une matinée  moins pénible : Dafalgan et Buscopan.  Deux de chaque, accompagnés d’un verre d’eau et avalés d’une traite.

 Je sélectionne mes habits directement dans ma nouvelle garde-robe : le tas de linge propre qui s’entasse au-dessus de la machine à laver. La plupart du temps, mes vêtements ne regagnent plus les armoires et ne font que transiter entre le tas à « laver » et le tas « déjà lavé ».

Le tirage au sort, a donné une drôle de combinaison ce matin : un pantalon trois-quarts brun à poches latérales et un pull-over bleu ciel en laine woolmark. Peu importe, ne dit-on pas que le hasard fait bien les choses ?  A bien y regarder, je commence à douter de cet adage. Que ce soit pour le côté esthétique de mon accoutrement ou les rencontres, il n’a pas si bien fait les choses que cela depuis un bon moment maintenant.

J’ai besoin de café. Beaucoup de café. Direction la cuisine.

Quel carnage.  Des canettes et des bouteilles vides encombres tables et  plans de travail. Belle fête hier. Mes amis s’en souviendront … peut être. Enfin s’ils ont moins bu que je ne l’ai fait. Nous étions nombreux.  Dix ou douze pour autant que ma mémoire défaillante ne me joue pas des tours.  Tout avait pourtant bien commencé : jeux de société, karaoké pour les plus audacieux et tournoi de kicker sur mon superbe Jupiter Homestar.  A peu de chose près le même que dans un café. Plus prestigieux encore : c’est ce modèle qui est utilisé durant les compétitions ! Gloriole inutile mais cette table de babyfoot, c’est  surtout le symbole de mon célibat qui m’offre au moins la liberté de pouvoir meubler mon antre comme je le désire, de pouvoir recevoir qui je le veux quand je le veux et faire autant de bruit que je le permets et ce même si Joséphine ange gardien passe à la télévision. Je l’ai acheté quelques mois après le départ de  Bérangère. Je l’adore. Si un ami passe à la maison il est probable que nous terminerons notre conversation autour du baby.

Ma soirée, à quel moment ai-je vraiment perdu le contrôle et la mémoire ? Parmi mes derniers souvenirs : un shot de whisky et un solo Karaoké sur « Creep » de Radiohead.  Désastreux, évidement ! Mais cela faisait rire tout le monde … Je crois qu’ils riaient avec moi et pas de moi… Je ne sais plus.

Une vague impression de honte me traverse lorsque me revient une scène aussi grossière que stupide

Sonya, la femme d’un de mes amis, s’adressait à son mari ivre mort

« Allez, Thierry, qu’as-tu fait de ces putains de clefs je veux rentrer. Rappelle-toi … »

M’approchant, d’elle je passe mon bras autour de sa taille et frôle sa cuisse. Avec toute la délicatesse, le tact et l’intelligence dont peux faire preuve un homme ayant 3 grammes d’alcool dans le sang, je lui lâche, clin d’œil volontairement lubrique et appuyé.

«  Vous pouvez dormir ici. J’ai un grand lit … »

Mon ami est hilare. Je crois deviner au regard noir qu’elle me lance que son épouse l’est nettement moins. D’un coup d’épaule sec, elle me repousse violement et, sans m’adresser un mot,  reprend à l’attention de son mari :

« Tu fais chier, Thierry. Chaque fois qu’on vient ici cela dégénère… Allez, retrouve moi ces clefs qu’on se barre. Fais un effort : Elles sont où ces fichues clefs ? »

Jamais avare d’un bon mot et d’une fulgurance de l’esprit, Thierry ose un très fin et psychologiquement adapté: 

«  Mais dans ton cul, ma chérie, au fond à gauche ! »

Embrayant sur ce splendide trait d’humour, je ne peux retenir un cinglant et tout aussi approprié:

« Hé, Thierry, Si tu veux je t’aide à chercher  …. »

C’est probablement le raffinement de cette répartie qui déclenche le rire des trois autres poivrots toujours présents… et la colère de la Sonya.  Ces femmes, elles ne savent pas rire tout de même.  Thierry ne passera pas une bonne nuit et je doute que son dimanche sera meilleur que le mien. Il n’y a pas à dire l’alcool décuple le sens de l’humour.

Il faut croire que dans les alentours des quatre heures, Sonya n’avait pas encore assez bu.

J’aurai des excuses  à présenter, je crois. Une nouvelle fois. Je leur téléphonerai quand je serai un peu sorti du brouillard.

Ce dimanche sera morose, je le sens. Les enfants rentrent ce soir, je vais devoir m’activer et préparer leur retour. Quelques plats pour la semaine, des draps propres,  … Bref, m’assurer que leur cadre soit agréable. Ce n’est pas ce qui leur tient le plus à cœur. Ni à moi d’ailleurs. Je sais qu’ils attendent de passer des moments avec moi, jouer et discuter. Mon état moral est tel que je ne suis pas certain de pouvoir leur accorder toute l’attention qu’ils méritent. Je suis fatigué, perdu dans mes soucis quotidiens, la routine m’écrase et  je ne trouve plus le repos. Les choses les plus simples  me semblent tellement pesantes.

Pour autant je serai content de les voir, les serrer contre moi et les cajoler. L’énergie pour les encadrer  me manque. L’énergie me manque tout simplement … Je n’arrive même plus à m’occuper de moi… Je pense que cette fois, je suis plus proche du gouffre que je ne l’ai jamais été.

Quand j’étais plus jeune et que j’étais  déprimé ces soirées trop arrosées, je les appelais des « Reset ».  Je me nettoyais l’esprit, le remettais à zéro et repartais sur de bons rails pour plusieurs semaines ou mois. A l’heure actuelle, je me resette chaque semaine et je n’arrive pas à retrouver ce bon chemin.

Chiara, mais pourquoi es-tu revenue foutre le bordel dans mon cœur?  Avant que tu ne reviennes,  j’allais bien, j’arrivais à t’oublier. Maintenant, je dois recommencer ce travail.  Et c’en est d’autant plus compliqué que je sais que je n’étais pas juste un intérimaire à tes yeux, ou tout au moins qu’au fil du temps j’étais devenu autre chose …

Attends-toi au pire, les plus téméraires sont ceux qui n’ont plus rien à perdre